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Analyse - débats

Mercredi 14 décembre 2005

Par Gérard Filoche

" 70% des contrats sont des CDD et la moitié de ces contrats ne durent pas plus d’un mois (...) Entre ces contrats qui sont une forme aiguë de précarité et le contrat que nous proposons, il y a un fossé. Donc, c’est un progrès tout à fait considérable", affirme M. de Villepin pour justifier son nouveau « Cne » contrat de nouvelle embauche ...
Oui, il y a un fossé, en effet. Mais si 70 % des contrats à l’embauche sont sous Cdd pourquoi en inventer d’autres encore plus précaires ?

Une plus grande précarité à bas salaire:

Oui, il y a un fossé, en effet. Mais si 70 % des contrats à l’embauche sont sous Cdd pourquoi en inventer d’autres encore plus précaires ? En fait, parce que les contrats sous Cdd, même d’un mois (et ils ne peuvent durer plus de 18 mois au total) sont à TERME FIXE, l’employeur est obligé de garder le salarié jusqu’à ce terme sauf cas de force majeure ou de faute du salarié, mais alors il faut qu’il procède à la rupture du contrat de façon régulière (une lettre d’entretien préalable, une lettre de licenciement motivée) et un recours reste possible de la part du salarié (qui peut demander d’être payé jusqu’au TERME prévu).
Mais rien de tout cela avec le Cne : le salarié pourra être « viré » à n’importe quel moment, jusqu’à la veille des deux ans, du 730° jour, sans motif, sans procédure autre que l’envoi d’une lettre recommandée. Donc, à tout moment, l’insécurité de l’emploi règne. La précarité est plus grande évidemment que dans les 70 % de cas de Cdd cités par Villepin. Au lieu d’un contrat à durée fixe, c’est un contrat aléatoire. Au lieu d’un Cdi, c’est un contrat dont la rupture est sans motif...

Tandis qu’avec le Cdd, s’il est de six mois, un contrat est de six mois, point c’est tout, au moins le salarié est-il sûr du « terme » (renouvelable cependant une fois dans certains conditions pourvu que cela ne serve pas à occuper un poste permanent de l’entreprise...)
Tandis qu’avec le Cdi, passé la période d’essai limitée à un mois (trois mois pour les cadres), il faut, pour mettre fin au contrat, suivre une procédure d’ailleurs simple : une lettre pour un entretien préalable, l’entretien, puis une lettre de licenciement dûment motivée..
Avec le Cne le salarié s’endormira chaque soir pendant deux ans sans savoir s’il aura du boulot jusqu’au lendemain soir... le plus important du Cne de Villepin, c’est que la rupture du contrat n’a pas à être justifiée pas à être motivée, et qu’il n’y a pas de recours possible...
M. de Villepin prétend qu’il y aurait des contreparties spéciales : un préavis de deux semaines sera accordé au salarié qui justifie d’une ancienneté d’un à six mois. Il atteindra un mois pour une durée d’activité de six mois à deux ans. C’était déjà en général le cas, sauf mieux dans les conventions collectives.

Il nous est dit aussi que l’employeur devra s’acquitter d’une indemnité de rupture égale à 8 % du montant total de la rémunération brute du salarié, exonérée d’impôt et de cotisations sociales. Dans le cas d’un Cdd, cette « indemnité de précarité d’emploi » était de 10 % sur le salaire brut inclus les cotisations sociales. Il s’agit donc d’une baisse substantielle des petits salaires des précaires concernés lors de la rupture du contrat. Non seulement le salarié peut être viré sans motif, mais cela coute moins cher à l’employeur qu’un Cdd.
Il est dit aussi qu’une contribution de 2 % de la rémunération brute du salarié sera également versée aux Assedic, pour financer le reclassement du salarié. Pour éviter les fraudes, l’entreprise devra observer un délai de carence de trois mois, entre la rupture du contrat et la nouvelle embauche d’un même salarié. Tout va donc dépendre de l’efficacité du contrôle... On soulignera qu’un tel délai de carence, à peu de chose prés existait entre deux Cdd... (le temps qui séparait deux contrats devait être égal au tiers du temps du premier contrat).

Fausses garanties, reculs en fait :

On nous dit aussi que le salarié licencié, percevra quant à lui, une "allocation forfaitaire" dont le montant et la durée seront fixés par décret. La durée d’activité nécessaire pour l’obtenir devait y être également précisée. Jean-Louis Borloo, le ministre de l’Emploi, avait annoncé qu’une période de quatre mois d’activité (au lieu de six actuellement) serait suffisante.
Mais le journal Les Echos annonce : « En cas de rupture du CNE, les salariés qui ont travaillé moins de quatre mois ne disposeront d’aucune allocation chômage. S’ils ont travaillé de quatre à six mois, ils toucheront de l’État une indemnité forfaitaire de 16,40 euros par jour ».
Mais la durée de cette indemnisation, « qui vient d’être arbitrée » et précisée par une ordonnance parue, mi août, sera limitée à un mois. Il faudra avoir atteint une durée d’activité en CNE de six mois à deux ans pour prétendre à l’indemnisation classique de l’Unedic.
Donc, il n’y a aucune contrepartie au licenciable sans motif.
Le Medef, qui prône depuis longtemps un assouplissement des procédures de licenciement,veut que le contrat nouvelle embauche soit étendu à l’ensemble des entreprises mais M. de Villepin l’a maintenu aux seules entreprises de moins de 20 salariés tout en ouvrant la possibilité ultérieure de l’étendre.
Or cela fait quand même un champ immense : ce sont 2,4 millions d’entreprises qui sont concernées (1,2 million n’ont aucun salarié ; 1,1 million ont de 1 à 10 salariés ; 106.000 ont entre 11 et 20 salariés) sur 3,5 millions d’entreprises théoriques en France.
Le Fmi d’ailleurs, appuie le Medef : « Le Cne sera d’autant plus efficace dans la réduction du chômage qu’il sera moins limité dans sa durée et son champ d’application et qu’il conduira à intégrer les contrats de travail préexistants en un seul » ; mais de quoi se mêlent-ils ces rapaces qui accroissent depuis deux décennies la misère du monde ?

Jouer sur les instincts les plus vils de l’exploitation

Ce nouveau contrat de travail échapperait aux conventions collectives portant sur le CDI. Au bout de la période d’essai de deux ans, il nous est dit que le CNE ne se transformerait pas en CDI mais demeurerait un CNE, avec des droits et des devoirs identiques au CDI. Qu’est-ce à dire ? Que le droit du licenciement sans motif est instauré sur toute la durée d’un contrat ? Toute la vie ?
On nous dit, côté gouvernement, que la « période d’adaptation professionnelle de 24 mois », au cours de laquelle le contrat pourrait être rompu, semble devoir offrir davantage de souplesse et une relative sécurité juridique aux employeurs : qu’est-ce à dire sinon que cela offre aux employeurs l’arbitraire le plus total, la possibilité de virer sans motif, d’abuser sans être jamais sanctionné ?
Enfin, pour aider les chefs d’entreprise à surmonter le seuil des dix salariés, l’Etat prendra en charge le surcoût de cotisations sociales liées au passage de neuf à dix salariés et ce, jusqu’au vingtième. Montant de l’économie pour l’employeur : 5 000 euros en moyenne par an.
En ce qui concerne l’embauche les jeunes de moins de 25 ans, il nous est dit que leur présence dans l’entreprise n’entrera plus dans le décompte des seuils d’effectifs de dix et cinquante salariés. Or des élections de délégué du personnel ne sont prévues qu’à partir de 11 salariés : cela revient à diminuer encore les possibilités d’avoir des délégués du personnel dans 1,2 million d’entreprises ou il y en a déjà très peu : on donne aux employeurs la garantie qu’ils n’auront pas d’élus du personnel, pas de salarié protégé ni syndiqué... Cela est contraire à la constitution française qui affirme que les salariés sont représentés par leurs délégués, à la Convention n°158 de l’Oit et l’article 24 de la Charte sociale européenne, qui posent l’obligation de justifier d’un motif de licenciement. Ainsi comme le dit la Cgt, le gouvernement supprime l’exercice des droits de la défense face à une menace de licenciement abusif, il interdit un contrôle effectif par un juge et prive le salarié de toute indemnisation en cas de licenciement sans cause réelle et sérieuse, il remet en cause des principes fondamentaux issus de la Déclaration des droits de l’homme et maintes fois réaffirmés par le Conseil Constitutionnel et le Conseil d’Etat.

Le fond c’est que M. de Villepin croit que pour favoriser l’emploi, il faut donner des pouvoirs absolus à l’employeur, il fait appel à ses plus bas instincts, lui donnant carte blanche pour tout abus. Ainsi, un employeur pourra licencier impunément pour un motif illicite : maladie, grève, opinion, acte de la vie privée, etc. Pendant deux ans si vous êtes en Cne, ne soyez pas malades, n’ayez pas un frère syndicaliste, ne comptez pas vos heures, ne refusez rien au patron, ne vous retirez pas d’une situation de danger, si vous êtes femme ne soyez pas enceinte...
Dernier point : « Les seniors ne sont quant à eux pas oubliés », nous dit-on, puisque la contribution Delalande est supprimée. Laquelle taxait les entreprises licenciant un salarié âgé de plus de 50 ans : cela visait à freiner les abus si fréquents consistant à licencier un « senior » pour prendre un jeune à moindre coût. On nous dit que c’est pour encourager l’emploi : gageons du contraire, cela va augmenter et faciliter le coût des licenciements des plus de 50 ans. Ajoutons quelque chose : le fait d’allonger la durée du travail sur la vie, en maintenant les « seniors » au travail, va accroître le chomâge des jeunes.
De façon générale, d’ailleurs, on ne voit pas ce qui va créer de l’emploi dans l’ensemble de ce dispositif : en fait, il vise à donner des gages « pourris » aux petits patrons (et par voie de conséquence aux donneurs d’ordre des grandes entreprises qui « externalisent ») mais ne joue ni sur l’aubaine, ni sur les besoins, ni sur la croissance.

Cinq autres ordonnances, tout pour l’employeur, contre les salariés :

Outre l’ordonnance sur le CNE, qui supprime tout droit en matière de licenciement pour les entreprises de moins de vingt salariés, sont publiés au JO cinq autres ordonnances.
Celle qui prévoit la suppression des salariés de moins de 26 ans dans le calcul des seuils sociaux (de 10, 20, 50 salariés et allégent les obligations des entreprises en matière de représentation du personnel) n’a rien à voir avec l’emploi : elle est uniquement antisyndicale !
Le but est le même : empêcher le salarié de se défendre, de faire valoir ses droits, de disposer en échange de sa « subordination juridique » à l’employeur de contre parties démocratiques et sociales. Donner l’impression au petit employeur qu’il pourra embaucher impunément sans « risquer de syndicat », sans être contraint de respecter la loi, sans être obligé de discuter avec ses subordonnés. C’est un encouragement à la tyrannie. A l’exploitation sauvage. A la loi de la jungle. Au droit de cuissage : qu’une femme refuse et elle peut être licenciée sans motif, son licencieur ne relèvera même pas de la loi : il suffira qu’il nie.
Pourtant ce qui caractérise un contrat de travail c’est la « subordination » : il n’y a pas égalité entre le salarié et l’employeur, le premier est déjà fondamentalement subordonné au second. Le droit du travail, le droit syndical ne sont que des contreparties à cette subordination (qui ne remettent pas en cause celle-ci). Les ordonnances Villepin rognent ces contre parties, pour augmenter la subordination et la rendre plus forte... En fait tout cela, c’est un recul de l’état de droit dans l’entreprise, c’est une recul des droits démocratiques fondamentaux des salariés, c’est une machine à mieux exploiter sans que les victimes salariées ne puissent se défendre :
Les quatre autres projets d’ordonnance concernent la simplification des démarches administratives à l’embauche dans les entreprises de moins de 5 salariés.
En fait c’est l’extension du « chèque emploi service » : pas de « DPAE », (« déclaration préalable à l’embauche ») pas de contrat, pas de convention collective, pas de code du travail, l’embauche à l’heure, le « loueur de bras » du 19° siècle est revenu. « Quand tu veux, je veux, quand je ne veux plus, t’as plus de boulot ». Il nous est dit que c’est contre le travail illégal : c’est le contraire, le travail illégal dissimulé, va se développer, tout contrôle devenant impossible : « vous m’interrogez sur cette personne qui travaille chez moi ? je ne l’ai pas déclaré, normal, j’allais justement envoyer le chèque emploi service »...
Cela concerne les « entreprises de moins de 5 salariés : c’est à dire 1,2 millions d’entreprises dites « individuelles » qui, jusqu’à présent n’ont aucun salarié, et probablement autour de 5 à 700 000 autres entreprises qui ont déjà un salarié. Le plus dur à contrôler, le plus dur à faire prévaloir le droit : M. de Villepin y diminue encore le droit.

Une des ordonnances prévoit « l’octroi d’un crédit d’impôt pour les jeunes travaillant dans des professions qui peinent à recruter » : dans le bâtiment, la restauration, l’agriculture. C’est vrai, il y a difficulté de recrutement. Pourquoi ? parce que le travail y est trop dur, trop long et trop mal payé. Les majors du bâtiment, l’agro alimentaire, les cafés hôtels restaurants vont encore accroître leurs profits au détriment des conditions de travail de leurs sous-traitants : si on veut y orienter les jeunes, payez mieux, améliorez les conditions de travail, donnez du prestige et l’intérêt au métier. Là, on va encore donner l’argent à M. André Daguin, patron réactionnaire de l’hôtellerie restauration, sans créer d’emploi.

Il est prévu la neutralisation du coût financier lié au franchissement du seuil de 10 salariés : même chose que le seuil des délégués du personnel et des droits syndicaux, on va aider à embaucher « sans droits » en donnant de l’argent public donc des impôts tirés des salariés...

Enfin il est prévu la création d’un dispositif d’insertion pour les jeunes sur le modèle du service militaire adapté : Mme Alliot-Marie s’est fait une « pub » télévisée d’enfer sur ce sujet, mais il est question pour l’heure de 250 jeunes en septembre, et peut-être de 20 000 d’ici trois ans, histoire de les attirer à l’armée qui peine à recruter, pour la future guerre contre l’Iran.

Reste la suppression des limites d’âge dans la fonction publique : bien forcée, la moyenne d’activité d’un fonctionnaire est de 33 ans dans sa vie. Pas parce qu’il est fainéant, est-il besoin de le dire, mais parce que la majorité des fonctionnaires sont cadres et font des études jusqu’à 25 ou 26 ou 27 ans, et qu’il ne reste que 33 ans d’active jusqu’à 60 ans. Comme la barre pour atteindre une retraite à taux plein a été mise à 40 annuités de cotisations, il faut bien lever la barrière d’âge fixée à 60 et à 65 ans et permettre de travailler jusqu’à 67 ans... (dire qu’en 1972, il ne fallait que 30 annuités pour atteindre une retraite à taux plein, la France est deux fois plus riche, et on recule de 10 ans pour la retraite...)

Villepin ne s’intéresse qu’aux petites entreprises mais de la pire des façons : car en 2000, année miracle de notre économie et de l’emploi, 643 000 emplois crées, + 4,3 % en un an, record historique, le chômage avait baissé, stimulé par les 35 h et un début de redistribution (insuffisant !), la précarité reculait (moins d’intérim, moins de cdd) les Cdi s’allongeaient, et c’étaient les grosses entreprises qui recrutaient pas les petites !
Ce qu’il faut, c’est comprendre que les petites viennent trop souvent de l’externalisation artificielle des grosses, et que les donneurs d’ordre contournent déjà seuils sociaux et conventions collectives par ce procédé : cela leur sert à augmenter le chômage et l’exploitation qui vont de pair. En fait pour rétablir de l’ordre public social et de l’emploi, il faut régulariser la sous-traitance, assurer la réalité des entreprises... (cf contribution « alternative socialiste »)

Des salariés bien payés, bien formés, bien traités, bien protégés, font une meilleure économie que des salariés, aux abois, surexploités, stressés.
En un mot il faut reprendre au capital tout ce qu’il a pris aux salariés dans les deux dernières décennies.
Il faudrait au contraire de ce que fait de Villepin, rétablir du droit : car c’est le droit du travail qui crée du droit au travail. Il faut revenir aux 35 h véritablement pour tous. Il faut revenir à la retraite à 60 ans à taux plein. Il faut augmenter les salaires, et rétablir ainsi la croissance, et la protection sociale.

Le forfait jour pour tous

A cela s’ajoute la loi Dutreil sur les PME-TPE : passée inaperçue, mais votée le 16 juillet 2005, c’est une attaque supplémentaire contre la durée légale du travail fixée à 35 h et contre la durée maxima fixée à 48 h, dans le sens de « l’opt out » [

2] (hors normes) britannique qui permet de travailler au-delà, et de la directive européenne en discussion qui veut porter l’horaire de travail hebdomadaire à 78h. Le forfait jour a été étendu grâce à un amendement de l’Ump à toutes et à tous.

Qu’est-ce que le forfait-jour ?

Une invention intolérable (et que nous avons été nombreux à dénoncer à l’époque) de Martine Aubry, qui permettait aux cadres « autonomes » , supérieurs » de déroger à tout calcul des horaires à la semaine et à la journée, pour en revenir à un calcul annuel. A cause du forfait jour vous n’aviez plus de limite journalière (la durée maxima du travail est de 10 h) ni hebdomadaire (la durée d’ordre public maxima est de 48 h). Il ne reste que la contrainte de 11 h de repos quotidien (introduite dans le Code en 1999 et confirmée par directive européenne) (mais attention le temps de trajet fait partie de ces 11h ). `
Le forfait jour peut donc amener des « cadres » à travailler 13 h par jour (24 h - 11 h de repos quotidien). Ce, pendant 6 jours consécutifs (un repos après 6 jours reste d’ordre public, mais sachant que ces 6 jours se comptent à la semaine cela veut dire 12 jours de suite possible de travail, sans repos, puis deux jours de repos). Le salarié étant subordonné, seul l’employeur est maître de ces horaires. Si on calcule en absolu, vous pouvez être amené à travailler 2380 heures dans l’année au lieu de 1607 h durée légale actuelle (inclus le lundi de Pentecôte), et comme on ne compte plus les horaires, qu’il s’agit d’un forfait, il n’y a pas d’heures supplémentaires décomptées, majorées.
Certes, il y a des conditions restrictives : l’usage du forfait jour dans une entreprise relève obligatoirement d’un accord signé avec un syndicat, ensuite, il ne s’applique qu’aux cadres « dont on ne peut pas prédéterminer l’horaire ». Il est vrai qu’on peut quasiment « prédéterminer » l’horaire de tout salarié ( on sait à quelle heure s’ouvre et se ferme un portable, un ordinateur, se signe un contrat, etc...) mais les patrons ont interprété le forfait jour de façon extensive, sans rentrer dans ce genre de détail...
Il reste aussi des recours contre le forfait jour mais ils sont paradoxaux : en effet, s’il est établi que le « forfait-jour » sert à outrepasser les droits du salarié, à lui faire faire des heures supplémentaires abusives, il peut être imposé à l’employeur de recalculer les heures et de majorer les heures supplémentaires au-dessus de 1607 heures. Mais comment arriver à un tel décompte avec un « forfait » ? Quels instruments de contrôle ? Il faut faire un procès, qui a les moyens de le faire... sans se faire virer, ou mal voir ? En fait le salarié cadre sous forfait jour est livré à l’arbitraire en matière d‘horaires.

Ce « forfait jour » remettait en cause la « journée de 10 heures » (conquise au début du 20° siècle) et il remettait même en cause la première législation en matière de durée du travail datant de Philippe Le Bel qui avait interdit aux seigneurs de faire travailler les paysans avant le lever et après le coucher du soleil.
Depuis 2002, Fillon, Larcher, l’Ump ne cesse d’étendre le forfait jour : alors qu’il était censé être limité aux cadres supérieurs, autonomes, il a été étendu à tous les cadres, même ceux dont l’horaire était calculé et prédéterminé depuis longtemps... Ensuite, il a été étendu par M. Fillon aux « salariés itinérants » ce qui fait beaucoup : les commerciaux, les Vrp, les agents d’entretien (informatique, électro ménager, etc.) les livreurs, les déménageurs, etc.
Et voilà qu’un intégriste de l’Ump, le député......... a, en plein été, sans débat, d’un amendement subreptice, à l’Assemblée nationale, enlevé le mot « itinérant » laissant seulement le seul mot salarié : donc le forfait-jour peut s’appliquer dorénavant à TOUS les salariés.
Ce qui est un recul considérable en matière de durée du travail, puisqu’il peut nous ramener (avant Philippe Le Bel) avant le milieu du 19° siècle, quand les travailleurs se battaient pour la journée de 12 h puis de 10 h (début 20° siècle) puis de 8 h (front populaire).

« Mais ce n’est rien », disent ces intégristes libéraux, « puisqu’il y a des conditions au forfait jour » !

Mais comme ces conditions, hélas, en pratique, ne sont pas respectées, difficilement contrôlables, et encore moins sanctionnables ( 427 inspecteurs du travail, des prud’hommes insuffisants et surchargés, 2 à 3 % de syndiqués dans le privé, environ 50 000 entreprises avec un comité d’entreprise et des délégués, 423 000 salariés protégés sur 17 millions de salariés, rien ou quasiment rien dans les entreprises de moins de 50 salariés - qui emploient 8 millions de salariés (un sur deux).

Et on nous dit « tous les patrons ne sont pas mauvais...

« les salariés ne sont pas tous bons non plus »...

Et encore « s’il y avait des abus aussi terribles que vous le dites, les gens ne se laisseraient pas faire »...

Etc...

Mais comme le salarié est subordonné et qu’il y a chantage à l’emploi, les salariés n’ont pas le choix, ce sont eux et eux seuls qui trinquent : la « concurrence » prétendue « libre et non faussée », les soumet à une compétition farouche, et ils doivent accepter une souffrance croissante au travail. La France est le pays où il y a la plus forte productivité au travail : mais c’est parce que des millions de salariés, cadres ou non, sont soumis à une exploitation éhontée qui va en s’accroissant, que cette productivité est si élevée. Des millions de salariés français travaillent « comme des chinois » ! Et les salaires ne suivent pas en retour, ils sont eux aussi diminués à l’avantage des profits du capital.
L’état de droit est violé quotidiennement dans les entreprises, plus d’un patron sur deux est déjà un délinquant qui ne paye pas les heures supplémentaires au taux légal, et l’Ump, de Villepin sont en train de leur faciliter les choses. Ils diminuent les salaires en même temps qu’ils augmentent les charges de travail et suppriment les protections de l’emploi.
On trouve aujourd’hui dans les entreprises des méthodes de management hiérarchiques aberrantes par quotas, objectifs, qui ne tiennent plus compte d’aucune limite humaine, comme si on était en état de guerre, et cela se généralise dans les métiers les plus divers, pas seulement dans la restauration, l’agriculture, le transport, le bâtiment, l’industrie, les cadres, les services, mais dans les banques, les assurances, partout. Les salariés ont peur. Les salariés souffrent. Les hiérarchies ne s’arrêtent pourtant plus de piétiner les salariés, ils les dévalorisent, expliquent qu’il est normal qu’ patron gagne 6 à 700 fois plus qu’un salarié, même lorsqu’il coule son entreprise, ils ne réinvestissent pas les bénéfices, versent tous les gains aux actionnaires, et redemandent toujours plus de productivité, faisant courber l’échine à chacun et s’appuyant sur une propagande, une idéologie véhiculée par 90 % des médias, et presque 100 % des économistes de la « pensée unique ».

C’est aussi à cela que les Français ont dit non héroïquement à 55 % le 29 mai. C’est ce qui rend la situation intenable durablement : entre les intégristes du libéralisme à la Villepin, Larcher, Seilliére, Parisot, et le rejet puissant déterminé, profond de ce système par l’immense majorité du peuple,(quatre fois de suite depuis quatre ans, dans la rue, dans la grève et dans les élections 2002, 2003, 2004, 2005) il y a une explosion sociale annoncée.

Par Gérard Filoche
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Lundi 19 décembre 2005
La révolution bolivarienne s'étend en Bolivie

Evo Morales, leader syndicaliste paysans a été élu dimanche à la tête de la Bolivie. Cet indien de 46 ans incarne pour le peuple bolivien la rupture avec le néolibéralisme. Son mouvement le MAS (Mouvement pour le socialisme) est en effet arrivé largement en tête avec 10 points d'avance sur son adversaire de droite (alors qu'il ne réalisait que 3,8% en 1997).

Dans son programme, Morales a notamment promis la nationalisation du gaz qui est la principale ressource du pays et qui est pour l'instant exploité par des multinationales, ce qui, évidement ne profite pas au peuple bolivien. Avec ce changement politique majeur, la Bolivie suit le chemin de toutes l'Amérique latine qui a basculé massivement à gauche (Brésil, Argentine, Venezuela, Equateur, ...) et renforce en particulier la révolution bolivarienne initiée par Hugo Chavez au Venezuela. Le camp de la transformation sociale sort donc encore une fois renforcé en Amérique latine et aujourd'hui ce sont les libéraux et les gouvernements pro Bush qui sont isolé sur ce continent qui compte encore parmi les plus grandes inégalités sociales du monde. Cependant, la tache ne sera pas simple pour Morales qui devra notamment affronter les multinationales de l'énergie ainsi que les Etats-Unis qui vont probablement essayer de le déstabiliser. En tout cas, il pourra compter sur notre soutient et notre appui moral pour mener à bien sa politique de rupture et qu'on puisse construire en Europe aussi un contre model au néo-libéralisme.

Retrouvez l'interview d'Evo  Morales  à l'Humanité.

Par emir
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Dimanche 8 janvier 2006
Article paru dans Le monde diplomatique de décembre 2004.
Du prétendu « choc des civilisations » à la très réelle crise sociale, des angoisses existentielles aux replis identitaires, tout pousse à relancer les travaux des historiens pour comprendre l’évolution des êtres humains et des sociétés. Au cours des dernières décennies, le relativisme, en histoire, a souvent marché du même pas que le consensus politique. Il est temps, au contraire, de « reconstruire un front de la raison » pour promouvoir une nouvelle conception de l’histoire, comme y invite l’un des plus grands historiens contemporains, Eric Hobsbawm, dont nous publions le discours de conclusion au colloque de l’Académie britannique sur l’historiographie marxiste, prononcé le 13 novembre.
 
Par Eric Hobsbawm
Historien britannique. Auteur de L’Age des extrêmes. Le court XXe siècle, 1914-1991, Complexe-Le Monde diplomatique, Bruxelles-Paris, 1999.

« Les philosophes n’ont fait jusqu’ici qu’interpréter le monde, il s’agit de le changer. » Les deux énoncés de cette thèse célèbre - thèses sur Feuerbach - ont inspiré les historiens marxistes. La plupart des intellectuels qui embrassèrent le marxisme à partir des années 1880 – dont les historiens – le firent parce qu’ils voulaient changer le monde, en collaboration avec les mouvements ouvrier et socialiste – mouvements qui allaient devenir, en grande partie sous l’influence du marxisme, des forces politiques de masse. Cette coopération orienta tout naturellement les historiens qui voulaient changer le monde vers certains champs d’étude – notamment l’histoire du peuple ou de la population ouvrière – qui, s’ils attiraient naturellement les gens de gauche, n’avaient à l’origine aucun rapport particulier avec une interprétation marxiste. Inversement, quand, à partir des années 1890, ces intellectuels cessèrent d’être des révolutionnaires sociaux, ils cessèrent souvent aussi d’être marxistes.

La révolution soviétique d’octobre 1917 ranima cet engagement. Souvenons-nous que le marxisme ne fut formellement abandonné par les principaux partis sociaux-démocrates d’Europe continentale que dans les années 1950 ou même plus tard. Elle engendra également ce qu’on pourrait appeler une historiographie marxiste obligatoire en URSS et dans les Etats placés ensuite sous régime communiste. La motivation militante se trouva renforcée pendant la période de l’antifascisme.

A partir des années 1950, cette motivation s’émoussa dans les pays développés – mais non dans le tiers-monde –, encore que le développement considérable de l’enseignement universitaire et l’agitation étudiante donnèrent naissance, dans les années 1960, au sein de l’Université, à un nouveau et important contingent de gens décidés à changer le monde. Cependant, s’ils étaient radicaux, nombre d’entre eux n’étaient plus franchement marxistes, et certains même plus marxistes du tout.

Cette résurgence culmina dans les années 1970, peu avant qu’une réaction de masse ne s’amorce contre le marxisme – encore une fois pour des raisons essentiellement politiques. Cette réaction a eu pour principal effet d’anéantir, sauf parmi les néolibéraux qui y adhèrent encore, l’idée que l’on puisse prédire, avec le soutien de l’analyse historique, la réussite d’une façon particulière d’organiser la société humaine. L’histoire a été dissociée de la téléologie (1).

Etant donné les perspectives incertaines qui s’offrent aux mouvements sociaux-démocrates et sociaux-révolutionnaires, il est improbable qu’on assiste à une nouvelle ruée vers le marxisme politiquement motivée. Mais gardons-nous d’un occidentalo-centrisme excessif. A en juger par la demande dont font l’objet mes propres ouvrages d’histoire, je constate que celle-ci s’est développée en Corée du Sud et à Taïwan depuis les années 1980, en Turquie depuis les années 1990, et des signes indiquent qu’elle progresse à l’heure actuelle dans le monde arabophone.

Le tournant social
Qu’en a-t-il été de la dimension « interprétation du monde » du marxisme ? L’histoire est quelque peu différente, mais elle court aussi en parallèle. Elle concerne la montée de ce que l’on peut appeler la réaction anti-Ranke (2), dont le marxisme a constitué un élément important, sans toutefois avoir toujours été entièrement reconnu. Il s’est agi essentiellement d’un mouvement double.

D’une part, ce mouvement contestait l’idée positiviste selon laquelle la structure objective de la réalité était pour ainsi dire évidente : il suffisait d’y appliquer la méthodologie de la science, d’expliquer pourquoi les choses s’étaient passées comme elles s’étaient passées et de découvrir « wie es eigentlich gewesen » [comment cela s’était réellement passé]... Pour tous les historiens, l’historiographie est restée, et reste, ancrée dans une réalité objective, à savoir la réalité de ce qui s’est produit dans le passé. Toutefois, elle ne part pas de faits mais de problèmes et elle exige qu’on enquête afin de comprendre pourquoi et comment ces problèmes – paradigmes et concepts – sont formulés comme ils le sont dans des traditions historiques et des environnements socioculturels différents.

D’autre part, ce mouvement tentait de rapprocher les sciences sociales de l’histoire et, par conséquent, de l’englober dans une discipline générale capable d’expliquer les transformations de la société humaine. Selon la formule de Lawrence Stone (3), l’objet de l’histoire devait être de « poser les grandes questions du “pourquoi” ». Ce « tournant social » n’est pas venu de l’historiographie, mais des sciences sociales, pour certaines naissantes en tant que telles, qui s’affirmaient alors comme des disciplines évolutionnistes, c’est-à-dire historiques.

Dans la mesure où l’on peut considérer Marx comme le père de la sociologie de la connaissance, le marxisme, bien qu’on l’ait dénoncé – à tort – au nom d’un présumé objectivisme aveugle, a certainement contribué au premier aspect de ce mouvement. De plus, l’impact le plus connu des idées marxistes – l’importance accordée aux facteurs économiques et sociaux – n’était pas spécifiquement marxiste, bien que l’analyse marxiste ait pesé de tout son poids dans cette orientation. Celle-ci s’inscrivait dans un mouvement historiographique général, visible à partir des années 1890, et qui culmina dans les années 1950 et 1960 au bénéfice de ma génération d’historiens, dont la chance a voulu qu’elle transforme la discipline.

Ce courant socio-économique dépassait le marxisme. La création de revues et d’institutions de l’histoire économico-sociale a parfois été le fait, comme en Allemagne, de sociaux-démocrates marxistes, telle la revue Vierteljahrschrift en 1893. Ce ne fut pas le cas en Grande-Bretagne, ni en France ou aux Etats-Unis. Et même en Allemagne, l’école d’économie fortement historique n’avait rien de marxien. Il n’y a que dans le tiers-monde du XIXe siècle (la Russie et les Balkans) et dans celui du XXe siècle que l’histoire économique a pris une orientation avant tout sociale-révolutionnaire, comme toute « science sociale ». Et, par conséquent, elle a pu être fortement attirée par Marx. Dans tous les cas, l’intérêt historique des historiens marxistes ne s’est pas tant porté sur la « base » (l’infrastructure économique) que sur les rapports entre la base et la superstructure. Les historiens expressément marxistes ont toujours été relativement peu nombreux.

Marx a principalement influencé l’histoire, par le truchement des historiens et des chercheurs en science sociale qui ont repris les questions qu’il a posées – qu’ils leur aient apporté, ou non, d’autres réponses. A son tour, l’historiographie marxiste a beaucoup avancé par rapport à ce qu’elle était à l’époque de Karl Kautsky et de Georgi Plekhanov (4), grâce en grande partie à sa fertilisation par d’autres disciplines (notamment l’anthropologie sociale) et par des penseurs influencés par Marx et venant le compléter, comme Max Weber (5).

Si je souligne le caractère général de ce courant historiographique, ce n’est pas par volonté de sous-estimer les divergences qu’il recouvre ou qui existaient au sein de ses composantes. Les modernisateurs de l’histoire se sont posé les mêmes questions et se sont considérés comme engagés dans les mêmes combats intellectuels, qu’ils tirent leur inspiration de la géographie humaine, de la sociologie durkheimienne (6) et des statistiques comme en France (à la fois l’école des Annales et Labrousse), ou de la sociologie webérienne comme la Historische Sozialwissenschaft en Allemagne fédérale, ou encore du marxisme des historiens du Parti communiste, qui furent les vecteurs de la modernisation de l’histoire en Grande-Bretagne ou, du moins, fondèrent sa principale revue.

Les uns et les autres se considéraient comme des alliés contre le conservatisme en histoire, même quand leurs positions politiques ou idéologiques étaient antagonistes, tels Michael Postan (7) et ses élèves marxistes britanniques. Cette coalition du progrès trouva une expression exemplaire dans la revue Past & Present, fondée en 1952, qui fit autorité dans le monde des historiens. Cette revue dut son succès au fait que les jeunes marxistes qui la fondèrent refusèrent délibérément l’exclusivité idéologique et que les jeunes modernisateurs venant d’autres horizons idéologiques étaient prêts à les rejoindre, car ils savaient que les différences idéologiques et politiques n’étaient pas un obstacle à une collaboration. Ce front du progrès avança de manière spectaculaire entre la fin de la seconde guerre mondiale et les années 1970, dans ce que Lawrence Stone appelle le « vaste ensemble de bouleversements dans la nature du discours historique ». Et cela jusqu’à la crise de 1985, qui vit le passage des études quantitatives aux études qualitatives, de la macro- à la micro-histoire, des analyses structurelles aux récits, du social aux thèmes culturels...

Depuis lors, la coalition modernisatrice est sur la défensive, et c’est le cas même de ses composantes non marxistes comme l’histoire économique et sociale.

Dans les années 1970, le courant dominant en histoire avait subi une telle transformation, en particulier sous l’influence des « grandes questions » posées à la manière de Marx, que j’écrivais ces lignes : « Il est souvent impossible de dire si un ouvrage a été rédigé par un marxiste ou par un non-marxiste, à moins que l’auteur n’annonce sa position idéologique... J’attends avec impatience le jour où personne ne posera la question de savoir si les auteurs sont marxistes ou non. » Mais comme je le faisais aussi remarquer, nous étions loin d’une telle utopie. Depuis, au contraire, la nécessité de souligner ce que le marxisme peut apporter à l’historiographie s’est faite plus forte. Comme cela n’était pas arrivé depuis longtemps. A la fois parce que l’histoire a besoin d’être défendue contre ceux qui nient sa capacité de nous aider à comprendre le monde, et parce que de nouveaux développements dans les sciences ont bouleversé le calendrier historiographique.

Sur le plan méthodologique, le phénomène négatif le plus important a été l’édification d’un ensemble de barrières entre ce qui s’est passé ou ce qui se passe en histoire, et notre capacité à observer ces faits et à les comprendre. Ces blocages tiennent au refus d’admettre qu’il existe une réalité objective, et non construite par l’observateur à des fins différentes et changeantes, ou au fait de soutenir que nous ne pouvons jamais aller au-delà des limites du langage, c’est-à-dire des concepts qui sont la seule manière dont nous puissions parler du monde, y compris du passé.

Cette vision élimine la question de savoir s’il existe des schémas et des régularités dans le passé à partir desquels l’historien peut formuler des propositions significatives. Cependant des raisons moins théoriques poussent également à ce rejet : on arguera ainsi que le cours du passé est trop contingent, c’est-à-dire que les généralisations sont exclues, car n’importe quoi, pratiquement, pourrait arriver ou aurait pu arriver. Implicitement, ces arguments visent toutes les sciences. Passons sur les tentatives plus futiles de revenir à de vieilles conceptions : attribuer le cours de l’histoire à des décideurs politiques ou à des militaires haut placés, ou à l’omnipotence des idées ou « valeurs », réduire l’érudition historique à la recherche, importante mais insuffisante en soi, d’une empathie avec le passé...

Le premier danger politique immédiat qui menace l’historiographie actuelle est l’« anti-universalisme » : « Ma vérité est aussi valable que la tienne, quels que soient les faits. » Cet anti-universalisme séduit naturellement l’histoire des groupes identitaires dans ses différentes formes, pour qui l’objet essentiel de l’histoire n’est pas ce qui s’est passé, mais en quoi ce qui s’est passé concerne les membres d’un groupe particulier. De façon générale, ce qui compte pour ce genre d’histoire, ce n’est pas l’explication rationnelle, mais la « signification » ; non pas ce qui s’est produit, mais comment les membres d’une collectivité qui se définit contre les autres – en termes de religion, d’ethnie, de nation, de sexe, de mode de vie ou autrement – ressentent ce qui s’est passé.

L’attrait du relativisme s’exerce sur l’histoire des groupes identitaires. Pour différentes raisons, l’invention de masse de contrevérités historiques et de mythes, qui sont autant de déformations dictées par l’émotion, a connu un véritable âge d’or au cours de ces trente dernières années. Certains de ces mythes constituent un danger public – dans des pays comme l’Inde à l’époque du gouvernement hindouiste (8), aux Etats-Unis et dans l’Italie de M. Silvio Berlusconi, pour ne pas mentionner nombre de nouveaux nationalismes, qu’ils s’accompagnent, ou non, d’une poussée de l’intégrisme religieux.

Toutefois, si ce phénomène a généré des boniments et des fadaises sans fin dans les marges les plus éloignées de l’histoire de groupes particuliers – nationalistes, féministes, gays, Noirs et autres –, il a aussi donné naissance à des développements historiques inédits et extrêmement intéressants dans le domaine des études culturelles, tel le « boom de la mémoire dans les études historiques contemporaines », comme l’appelle Jay Winter (9). Les Lieux de mémoire coordonnés par Pierre Nora (10) en sont un bon exemple.

Reconstruire le front de la raison
Face à toutes ces dérives, il est temps de rétablir la coalition de ceux qui veulent voir dans l’histoire une enquête rationnelle sur le cours des transformations humaines, à la fois contre ceux qui la déforment systématiquement à des fins politiques, et, de manière plus générale, contre les relativistes et les postmodernistes qui refusent d’admettre que l’histoire offre cette possibilité. Certains se considérant comme de gauche parmi ces relativistes et autres postmodernes, des clivages politiques inattendus risquent de diviser les historiens. L’approche marxiste se révèle pourtant un élément nécessaire dans la reconstruction du front de la raison, comme elle l’a été dans les années 1950 et 1960. En fait, la contribution marxiste est probablement encore plus pertinente aujourd’hui, étant donné que les autres composantes de la coalition d’alors ont abdiqué, telle l’école des Annales d’après Fernand Braudel et l’« anthropologie sociale structuro-fonctionnelle », dont l’influence parmi les historiens a été si grande. Cette discipline a été particulièrement perturbée par la ruée vers la subjectivité postmoderne.

Entre-temps, alors que les postmodernistes niaient la possibilité d’une compréhension historique, les progrès dans les sciences naturelles redonnaient à une histoire évolutionniste de l’humanité toute son actualité, sans que les historiens s’en aperçoivent vraiment. Et ce de deux manières.

Premièrement, l’analyse de l’ADN a établi une chronologie plus solide du développement depuis l’apparition de l’Homo sapiens en tant qu’espèce, en particulier la chronologie de l’expansion, dans le reste du monde, de cette espèce originaire d’Afrique et des développements qui ont suivi, avant l’apparition de sources écrites. Dans le même temps, cela a révélé l’étonnante brièveté de l’histoire humaine – selon des critères géologiques et paléontologiques – et éliminé la solution réductionniste de la sociobiologie darwinienne (11).

Les transformations de la vie humaine, collective et individuelle, au cours des dix mille dernières années, et singulièrement au cours des dix dernières générations, sont trop considérables pour s’expliquer par un mécanisme d’évolution entièrement darwinien, par les gènes. Elles correspondent à une accélération de la transmission des caractéristiques acquises par des mécanismes culturels et non génétiques – on pourrait dire qu’il s’agit de la revanche de Lamarck (12) sur Darwin par le biais de l’histoire humaine. Et il ne sert pas à grand-chose de travestir le phénomène sous des métaphores biologiques, en parlant de « mèmes (13) » plutôt que de « gènes ». Les patrimoines culturel et biologique ne fonctionnent pas de la même façon.

Pour résumer, la révolution de l’ADN appelle une méthode particulière, historique, d’étude de l’évolution de l’espèce humaine. Elle offre également, soit dit en passant, un cadre rationnel pour une histoire du monde. Une histoire qui prenne la planète dans toute sa complexité comme unité des études historiques et non un environnement particulier ou une région donnée. Autrement dit, l’histoire est la continuation de l’évolution biologique de l’Homo sapiens par d’autres moyens.

Deuxièmement, la nouvelle biologie évolutionniste élimine la distinction stricte entre histoire et sciences naturelles, déjà en grande partie gommée par l’« historisation » systématique de ces sciences au cours des dernières décennies. Luigi Luca Cavalli-Sforza, l’un des pionniers multidisciplinaires de la révolution ADN, parle du « plaisir intellectuel à trouver tant de similarités entre des domaines d’étude disparates, dont certains appartiennent traditionnellement aux deux pôles opposés de la culture : la science et les humanités ». En bref, cette nouvelle biologie nous libère du faux débat sur la question de savoir si l’histoire est une science ou non.

Troisièmement, elle nous ramène inévitablement à l’approche de base de l’évolution humaine adoptée par les archéologues et les préhistoriens, qui consiste à étudier les modes d’interaction entre notre espèce et son environnement, ainsi que le contrôle croissant qu’elle exerce sur celui-ci. Cela revient à poser essentiellement les questions que posait Karl Marx. Les « modes de production » (quel que soit le nom qu’on leur donne) fondés sur des innovations majeures en matière de technologie productive, de communications et d’organisation sociale – mais aussi de puissance militaire – sont au cœur de l’évolution humaine. Ces innovations, comme Marx en avait conscience, ne sont pas survenues, et ne surviennent pas, par elles-mêmes. Les forces matérielles et culturelles et les rapports de production ne sont pas séparables. Ce sont les activités d’hommes et de femmes faisant leur propre histoire, mais pas dans le vide, pas en dehors de la vie matérielle, ni en dehors de leur passé historique.

Du néolithique à l’ère nucléaire
Par conséquent, les nouvelles perspectives pour l’histoire doivent aussi nous ramener à cet objectif essentiel de ceux qui étudient le passé – même s’il n’est jamais complètement réalisable : « l’histoire totale », non pas « l’histoire de tout », mais l’histoire comme toile indivisible dans laquelle toutes les activités humaines sont interconnectées. Les marxistes ne sont pas les seuls à avoir visé cet objectif – Fernand Braudel aussi – mais ce sont eux qui l’ont poursuivi avec le plus de ténacité, comme le précisait l’un d’entre eux, Pierre Vilar (14).

Parmi les questions importantes soulevées par ces nouvelles perspectives, celle qui nous ramène à l’évolution historique de l’homme est essentielle. Il s’agit du conflit entre, d’une part, les forces responsables de la transformation d’Homo sapiens, depuis l’humanité néolithique jusqu’à l’humanité nucléaire, et, d’autre part, les forces qui maintiennent immuables la reproduction et la stabilité des collectivités humaines ou des environnements sociaux, et qui, dans la plus grande partie de l’histoire, les ont efficacement neutralisées. Cette question théorique est centrale. L’équilibre des forces penche de manière décisive dans une direction. Et ce déséquilibre, qui dépasse peut-être la capacité de compréhension des humains, dépasse certainement la capacité de contrôle des institutions sociales et politiques humaines. Les historiens marxistes, qui n’avaient pas compris les conséquences involontaires et indésirables des projets collectifs humains du XXe siècle, pourront peut-être cette fois, forts de leur expérience pratique, aider à comprendre comment nous en sommes arrivés là.

 

Par emir
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